L’agriculture de montagne ne se contente pas d’être une simple variable d’ajustement pour la production nationale. Derrière les chiffres et les discours, elle porte les stigmates d’une histoire, d’un isolement, et d’une nécessaire réinvention. Longtemps perçue comme un parent pauvre, cantonnée à la marge, elle reste tributaire de verrous profonds, mais recèle aussi des ressources insoupçonnées.
Mohand Amokrane Nouad : Les chiffres parlent d’eux-mêmes : dans les régions montagneuses, l’agriculture compte à elle seule pour 17 % de la production nationale. Élevage et cultures constituent l’ossature de l’économie locale, sur 1,5 million d’hectares exploitables, soit près d’un sixième des terres agricoles du pays. Ces zones, réparties sur 28 wilayas du Nord et 453 communes, soit près d’un tiers des municipalités, s’étendent sur 2,53 millions d’hectares, dont 1,7 million sont effectivement travaillés. Les forêts et broussailles couvrent plus de 1,6 million d’hectares et l’espace routier s’étale sur environ 520 000 hectares.
Le cheptel n’est pas en reste : 639 100 bovins, 2,66 millions de moutons, 723 000 chèvres, sans compter une production avicole de 67 millions de volailles, majoritairement des poulets de chair. L’apiculture, elle, atteint 613 000 ruches remplies. Près de 7 millions de personnes vivent dans ces zones, dont la moitié en milieu rural, et plus d’un cinquième de la population active y trouve un emploi agricole. On recense 301 900 exploitations.
Potentiel immense, mais sous-exploité : les montagnes pourraient devenir l’or vert de l’Algérie si elles bénéficiaient d’une gestion rationnelle et d’une valorisation à la hauteur. La chaîne de valeur s’étend des plantes aromatiques et médicinales aux produits locaux et à une agriculture agroécologique exemplaire. Ces territoires méritent une stratégie dédiée, capable de faire de l’agriculture de montagne un acteur central de la sécurité alimentaire nationale.
La rareté des ressources naturelles, notamment le sol et l’eau, et des conditions climatiques difficiles, pèse lourdement sur le développement local. Est-ce qu’une réorganisation du secteur s’impose ?
La réalité sur le terrain est sans appel. Les terres agricoles sont souvent privées, héritées, morcelées en minuscules parcelles rarement supérieures à 5 hectares, disséminées sur des pentes abruptes. Le modèle dominant reste celui de la polyculture de subsistance, mobilisant une main-d’œuvre familiale peu formée et disposant de moyens limités.
La pression sur les ressources naturelles s’intensifie faute de diversification économique : extension des céréales sur des pentes vulnérables, surpâturage, érosion accélérée. Les systèmes hydrauliques situés en aval pâtissent de cette dégradation. Plus on grimpe, plus les cultures annuelles s’effacent. Celles qui subsistent nécessitent des variétés précoces, moins productives, adaptées à des cycles végétatifs raccourcis.
L’élevage paie lui aussi le prix fort : les réserves fourragères coûtent cher, car l’hiver est long et rigoureux. Les agriculteurs, souvent contraints d’acheter des compléments à l’extérieur, voient leur marge se réduire. L’altitude, le relief, le climat : autant de facteurs qui freinent la mécanisation, compliquent les accès et limitent l’habitat.
Dans ce contexte, l’intensification agricole relève du mirage. Seule l’agriculture familiale, en tirant parti de la complémentarité entre productions agricoles, pastorales et forestières, peut ouvrir la voie vers un développement durable. Une organisation repensée, intégrant ces différents volets, devient incontournable si l’on veut exploiter le potentiel réel des montagnes.
Seules 500 000 hectares, dans le Nord, combinent pluviométrie suffisante et terrain relativement plat. Avec des politiques adaptées, la montagne peut-elle devenir un soutien solide à l’agriculture des plaines ?
Les agriculteurs de montagne jonglent souvent entre agriculture, élevage et foresterie, dans une logique d’équilibre entre production et préservation de leur environnement. La biodiversité y est remarquable. Les produits issus de ces régions, qu’ils soient végétaux ou animaux, se distinguent par leur diversité et leur qualité.
Parmi eux, les plantes aromatiques et médicinales occupent une place de choix. Leur transformation en huiles essentielles, extraits ou plantes séchées offre de réelles perspectives pour diversifier et valoriser la production. À cela s’ajoute une manne d’emplois et de revenus, sans négliger leur apport en devises.
On retrouve également des espèces spontanées adaptées au climat montagneux, comme le jujube, dont le miel monofloral atteint jusqu’à 6 000 DA le kilo, ou l’opuntia, la figue de barbarie, qui sert de haie protectrice et de fruit de fin d’été, à une période où l’offre se fait rare et chère. D’autres productions, tels les oliviers et les figuiers, animent l’économie locale et trouvent preneur à bon prix.
Le soutien à l’agriculture familiale dans ces territoires réduira la pression sur les marchés alimentaires nationaux. Cet équilibre profite à la sécurité alimentaire du pays. La spécialisation territoriale, notamment pour l’élevage bovin destiné à la viande rouge, pourrait renforcer la complémentarité avec les zones de plaine.
- Le miel de jujube, produit de niche prisé pour sa qualité et sa valeur ajoutée.
- Les cultures de figue de barbarie, vitales en fin d’été et protectrices pour les exploitations.
- La valorisation des plantes médicinales et aromatiques, source d’emplois et d’innovations locales.
Des exemples concrets illustrent la diversité et la richesse de la production en montagne :
Face à la productivité et à la rentabilité moindres de l’agriculture montagnarde, quelles marges de progrès ?
La montagne impose ses lois. Le climat, le relief, l’éloignement des marchés forment autant de barrières infranchissables vers le modèle productiviste des plaines. Pourtant, la diversité des systèmes agricoles perdure : polyculture, élevage, exploitation forestière. Le savoir-faire existe, transmis de génération en génération, mais il s’accompagne de défis techniques bien identifiés.
- Reboisement, fixation des berges et entretien forestier pour préserver les sols.
- Amélioration de la fertilité des terres, plantation d’arbres fruitiers rustiques et développement de la vigne.
- Gestion de l’eau via création de réservoirs de colline, forages et aménagements de sources.
Pour avancer, plusieurs leviers d’action sont envisageables :
Quelles sont les pistes prioritaires pour redonner un souffle à l’agriculture de montagne ?
Les dernières décennies ont vu l’agriculture de montagne bouleversée par la pression démographique, la raréfaction des terres, la fragmentation des exploitations, l’émigration et une ouverture accrue aux marchés mondiaux. Pourtant, l’activité agricole reste le socle de la vie dans les communes rurales montagnardes.
Les obstacles sont nombreux : politiques publiques mal adaptées, développement plus axé sur les infrastructures que sur la production, manque d’intégration des besoins spécifiques des habitants, faible implication des jeunes et des femmes, ressources humaines et financières limitées au niveau local.
Il devient nécessaire de rééquilibrer cultures et forêts. Le tourisme, encore sous-exploité, pourrait dynamiser l’économie de certaines régions. Mais sans mesures concrètes d’accompagnement technique et social, difficiles de maintenir les agriculteurs sur place.
- Apporter un soutien financier et social direct aux exploitants.
- Réaliser des études ciblées pour concevoir des projets adaptés aux spécificités des montagnes.
- Développer des modèles qui conjuguent durabilité écologique, agricole et sociale.
Plusieurs axes émergent pour revitaliser ces territoires :
Valoriser les produits locaux, encourager les cultures biologiques, certifier l’origine et promouvoir l’exploitation raisonnée des plantes aromatiques et médicinales : autant de démarches qui peuvent transformer l’économie de ces régions et améliorer le quotidien des habitants.
La forêt, ressource précieuse, offre des emplois dans la plantation, l’entretien, la récolte, la transformation du bois et la production de papier, sans oublier les perspectives de loisirs et de tourisme. Le tourisme montagnard, souvent négligé, mérite d’être repensé comme levier de valorisation.
L’artisanat, encore trop peu reconnu, pourrait devenir un pilier du développement local. La politique de renouveau rural, en visant la diversification des activités, la préservation du patrimoine naturel et le renforcement des compétences locales, a posé des bases, mais n’a pas encore trouvé son rythme de croisière.
- Réajuster les stratégies de développement au contexte montagnard réel.
- Soutenir les filières créatrices de richesse et d’emploi.
- Intégrer pleinement la montagne dans la dynamique nationale, via des projets structurants.
- Développer une économie durable, génératrice de revenus et respectueuse de l’environnement.
- Canaliser l’exode rural en proposant des alternatives concrètes sur place.
- Promouvoir l’agroforesterie et valoriser le savoir-faire local.
Pour franchir un cap, il est urgent de :
La recherche et le développement, enfin, jouent un rôle clé pour forger des systèmes de production adaptés à la réalité des montagnes, capables de conjuguer diversité, résilience et innovations. C’est là que réside une part de la solution, pour que la montagne cesse d’être une arrière-cour et devienne, demain, un laboratoire vivant du renouveau agricole algérien.
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