Le 26 mars, la mairie de la capitale de l’île de Minorque, Mahon, a approuvé le changement de nom de la ville. Ce ne sera pas seulement « Maó » comme auparavant en catalan, mais aussi « Mahón » en castillan. Plusieurs semaines se sont écoulées depuis que l’initiative du Partido Popular (à droite) avait été débattue. Le conseil municipal, grâce à la majorité du PP, a pu voter sur ce changement.
Sur le papier, ce n’est qu’une décision administrative. Mais derrière la modification s’étend l’interminable débat linguistique qui secoue les pays catalans. Que ce soit dans la Communauté valencienne, aux îles Baléares ou en Catalogne du Nord autour de Perpignan, la langue catalane demeure bien plus qu’un héritage : c’est un socle identitaire, un lien vivant entre les territoires.
Ici, parler catalan relève d’un geste quotidien, pas d’un réflexe du passé. Une manière d’appartenir, de donner corps à une identité qui ne se dissout pas dans la masse. Les chiffres sont parlants : près d’une personne sur deux utilise le catalan jour après jour aux Baléares. En Communauté valencienne, ils sont un quart à faire ce choix. Chaque conversation, chaque panneau traduit ce dilemme permanent entre l’affirmation d’une culture propre et la nécessité de composer avec la politique.
En Catalogne, Barcelone en tête, la Generalitat n’a pas lésiné sur les efforts pour propulser le catalan au cœur de la société. Enseignement, médias, vie publique : le terrain a été travaillé et les résultats sont là. Pourtant, hors de cette enclave institutionnelle, dans les autres pays catalans, la marge de manœuvre reste réduite. Faute d’unité institutionnelle, leur réalité fait écho à un combat plus solitaire, parfois à rebours de la tendance catalane proprement dite.
En Espagne, chaque alternance électorale rallume le brasier du débat. La place accordée au catalan fluctue, attisant divisions et stratégies électorales. L’exemple des Baléares est révélateur : le Partido Popular, tout juste revenu aux commandes, a adopté une loi qui ôte la condition de maîtrise du catalan pour les candidats à la fonction publique. Avec ce geste, le visage de l’administration se transforme et la tension autour de la langue remonte d’un cran.
La capacité de réaction ne se mesure pas seulement dans la rue, mais aussi au sein d’associations mobilisées. Certaines ONG de défense du catalan dénoncent méthodiquement ces réformes qui, à leurs yeux, grignotent la pratique de la langue et coupent la société locale de ses racines. Ces voix rappellent que ces changements s’appuient rarement sur des besoins avérés et pèsent directement sur l’usage du catalan au quotidien.
La situation franchit un cap côté français, en Catalogne du Nord. Dans les Pyrénées-Orientales, si l’on s’en tient aux chiffres, à peine 3,5 % des habitants emploient couramment la langue catalane. Entre politiques d’assimilation à la longue histoire et absence totale de reconnaissance sur le plan national, la langue reste clairement reléguée à la marge. Ici, la routine collective se déroule en français ; seuls quelques cercles militants ou associatifs s’entêtent à faire vivre le catalan en dehors des cadres officiels.
Dernière rebuffade : l’État français maintient son refus de ratifier la Charte européenne des langues régionales, promesse abandonnée depuis la campagne Hollande. Les motifs avancés parlent de principes républicains et d’unité nationale menacée. Au bout du compte, le catalan hérite d’un statut de musée : célébré lors de quelques événements, ignoré par la loi.
Ainsi, chaque décision municipale, chaque inflexion législative se charge d’un symbole. Ceux qui vivent et s’expriment en catalan voient dans ces choix des signaux, des marqueurs de résistance ou de recul. La langue catalane refuse de devenir une simple pièce de musée. Tant que l’attachement reste vivace, rester debout face à la pression n’est pas une option : c’est un choix ancré. Reste à savoir jusqu’où ceux qui la portent choisiront d’aller, et à quel prix ils continueront de s’accrocher à leur voix collective.

